Respiration


Par rupture de symétrie, le vide engendre des particules élémentaires qui, en s'entrechoquant, générèrent d'autres particules lesquelles, à leur tour... 

Hanibal Srouji ne fait pas de la mécanique quantique. Il fait de la peinture. Ses particules sont des pétales. Longtemps, elles furent des trous de balle, d'éclats, de feu. Aux impacts perforants succèdent les caresses affleurantes. L'amour après la guerre ? Le repos du guerrier ? Voire. 

C'est toujours le même espace vide animé d'une énergie de dissémination qui sème à tout vent les variantes modulées d'un même module. Pour fuir vers la périphérie en ordre dispersé, tels des électrons libres, elles n'en préservent pas moins entre elles un lien invisible, si ténu soit-il, à travers le suspens précaire qui organise la toile en explosion fixe. 

L'essaimage n'est pas fortuit. Il est savamment construit ou, si l'on veut, déconstruit. D'où le subtil équilibre qui maintient, avec une suprême élégance, dans un espace multidirectionnel, les pétales en apesanteur, c'est-à-dire les touches délicates, féminines, fluides, aériennes à peine posées sur la toile écrue et pourtant déjà complexes avec leurs lavis évanescents, leurs denses liserés, leurs invaginations matricielles. Tout flotte dans un état de grâce inducteur d'euphorie esthétique. 

L'éclatement de la fleur n'est pas arbitraire. Déjà, les diptyques, nombreux dans le travail de Srouji, suggéraient et suggèrent toujours une dichotomie fondamentale, une sorte de clivage du support renvoyant à la schize du réel psycho-socio-politique. La dissémination ne fait que refléter métaphoriquement, et sans que le peintre l'ait nécessairement entendu ainsi, la fragmentation avancée du psychisme libanais, de la société actuelle dans son incapacité de reconstituer la rose effeuillée, l'unité intérieure, l'Etat, la culture. 

Exquise expérience visuelle jubilatoire, la peinture mutique de Srouji n'en parle pas moins par la respiration rythmique alternée qu'elle amorce. À l'expire centrifuge de la dispersion visible répond, encore invisible dans le cycle du monde, de la vie et de l'art, l'inspire centripète du retour, 

La tragédie de la dépétalisation ne finira pas en pur et simple anéantissement. Le centre vide est le lieu de la rose abolie et tout à la fois celui d'une virtuelle rose à venir. Les pétales désertent leurs boutons sans pour autant les oublier. Ils semblent garder mémoire et peut-être regret de leur partenariat de corolle. 

La rose renaîtra. La peinture l'énonce tacitement. Qui écoute son silence ? Qui en prend de la graine ?

  Joseph Tarrab - Janvier 2009